Entraînés par les textes d’André Breton, de Huysmans et des lettres de Nadja, les comédiens guident les spectateurs sur les pas d’André Breton et de Nadja dans les ateliers du peintre Gustave Moreau, le temps d’une visite nocturne.
J'aime beaucoup ces hommes qui se laissent enfermer la nuit dans un musée pour contempler à leur aise, en temps illicite, un portrait de femme qu'ils éclairent au moyen d'une lampe sourde. Comment, ensuite, n'en sauraient-ils pas de cette femme beaucoup plus que nous n'en savons ?
Il y a cent ans, le 4 octobre 1926, André Breton croise une jeune femme sur le trottoir de la rue Lafayette. Elle lui dit s’appeler Nadja. Ils se voient presque quotidiennement jusqu’à la mi-octobre, puis le poète s’éloigne peu à peu. Mais le 16 octobre, André Breton note dans son carnet : « Musée Gustave Moreau. 3h. Tyrtée l’intéresse surtout. Altercation avec les gardiens. Colère. »
Du musée Gustave Moreau, André Breton écrit en 1952 : « La découverte du musée Gustave Moreau, quand j’avais seize ans, a conditionné pour toujours ma façon d’aimer. La beauté, l’amour, c’est là que j’en ai eu la révélation à travers quelques visages, quelques poses de femmes. »
Nadja est une « apparition » – Breton évoque, dans une lettre à sa femme écrite durant l’été 1927, au moment où il fait le récit de Nadja, un poème homonyme de Mallarmé. Robert Desnos rédige au même moment le « Journal d’une apparition » rendant compte des apparitions d’une femme, la nuit, entre janvier 1926 et janvier 1927.
Nadja est une énigme qu’il convient de déchiffrer – et de séduire. Elle est envoûtante, fascinante, souveraine et dangereuse… Pauvre et perdue. Elle est réelle et irréelle, comme le sont les femmes de Gustave Moreau, à l’exemple de Pasiphaé : « Pâles et grandes figures, terribles, solitaires, sombres et désolées, fatales amantes, mystérieuses, condamnées aux hontes titanesques, que deviendrez-vous, quelles destinées seront les vôtres, où pourront se cacher vos formidables amours ? »
L’évocation de Nadja au sein des ateliers de Gustave Moreau prend la forme d’une lecture en situation, par des comédiens, la nuit venue, devant certains tableaux éclairés comme par une lampe sourde.
Le texte est constitué d’un montage comprenant, devant chaque tableau, quelques phrases de Gustave Moreau, un extrait du récit d’André Breton et des lettres que Nadja lui a adressées. Quelques-uns des « faits glissades » que Breton recense au début de son livre sont également évoqués.
Qu’est-ce qui se noue entre des corps, entre ces corps et une ville, entre la vie et le rêve, entre la raison et la folie, entre la folie et les mots, entre les mots et les peintures ? De cette danse au bord de la raison, de cette errance aux portes des chimères – Nadja tient de la fée, se dessine en sirène, se voit en Mélusine –, de ce cheminement d’aveugle qui les fait entrer de plain-pied dans un monde rêvé, halluciné, jusqu’à l’inévitable chute, le récit de Breton est traversé d’éclairs, de réminiscences et d’échos.